Il
y a cependant un domaine où la Commission
peut largement innover, celui de la dissuasion.
Mais la composition de cette Commission, pour ce
qui est des experts extérieurs, peut susciter
sur ce point quelques inquiétudes. Elle est,
sur le plan des idées stratégiques
(où les clivages dépassent ceux des
familles politiques), nettement moins diversifiée
que celle mise en place par le ministère
des affaires étrangères. L'horizon
- étroit - va des atlantistes traditionnels
aux partisans des thèses néoconservatrices
les plus radicales. Des experts stratégiques
pourtant proches de l'actuelle majorité politique,
mais s'inscrivant plus dans la tradition gaullo-mitterrandiste,
n'ont pas été retenus. Ceux qui l'ont
été étaient favorables, ouvertement
ou plus discrètement pour ceux qui vivent
de fonds publics, à la guerre d'Irak, même
s'ils ont désormais sur ce point une mémoire
défaillante. Nombre d'entre eux plaident
aujourd'hui pour la fermeté, y compris par
des moyens militaires, à l'égard de
l'Iran. Ils étaient également pour
la plupart, partisans du concept américain
de riposte graduée (acceptant que les armes
nucléaires soient considérées
comme des armes de combat), opposé au concept
français de dissuasion.
Ce
concept de dissuasion a été développé
bien après l'explosion d'Hiroshima. Ceci
explique qu'il y a toujours eu deux visions de l'arme
nucléaire. Pour les uns, c'est un outil militaire
parmi d'autres, même s'il a des caractéristiques
particulières. Elle peut donc contribuer
à la victoire militaire. Pour les autres,
c'est une arme avant tout politique. Son but n'est
pas de gagner les guerres, mais de les empêcher.
En France, la vision politique de l'arme stratégique
a toujours prévalu, non sans difficultés.
Nécessité a fait vertu car la France
n'avait pas les moyens de suivre la course aux armements.
Au début des années 90, la plupart
des experts membres de cette commission plaidaient
déjà pour une "adaptation"
de la théorie française, remplaçant
le concept du faible au fort par celui du fort au
fou, prévoyant là encore que des armes
nucléaires puissent être utilisées
de façon sélective et "décapitante".
C'est ce qu'a d'ailleurs failli proposer le Livre
blanc de 1994, avant que François Mitterrand
n'y oppose un ferme veto. On peut penser qu'une
nouvelle tentative va être lancée toujours
avec les mêmes "nouveaux" arguments.
Ces
tentatives pour donner un caractère opérationnel
à notre arsenal nucléaire ont été
nombreuses mais jusqu'ici infructueuses. Gageons
que la rédaction du Livre blanc va être
l'occasion d'une nouvelle tentative. Elle sera,
comme les précédentes, accompagnée
d'arguments d'apparent bon sens. Sous couvert de
modernité, on resservira des arguments utilisés
depuis des décennies. Du type " il ne
faut pas se laisser enfermer dans le tout ou rien
", " il faut donner une gamme plus complète
de choix possibles aux décideurs politiques
", ou encore " il s'agit de se prémunir
contre de nouveaux acteurs qui ne partagent pas
notre rationalité ". Mais ces habillages
théoriques n'ont d'autres fonction que de
permettre la mise au point d'armes nucléaires
destinées à être employées
militairement.
Il
convient d'ailleurs de s'interroger sur la finalité
du Laser Megajoule. N'est-il pas le moyen de mettre
au point des armes nucléaires dites "
chirurgicales " et dont l'emploi serait aussi
plus aisé ?
Le
glissement vers une doctrine nucléaire prévoyant
l'emploi des armes nucléaires serait contraire
à la sécurité collective. Elle
le serait également aux intérêts
français en délégitimant sa
force de dissuasion. Cela mérite pour le
moins un débat ouvert, transparent et contradictoire.