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La Chronique de René DZAGOYAN

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LA VOIX DU PATRIARCHE .... (à voix basse)

28.11.09.pacainfoeco.com - Après « Aznavour par Aznavour », « Des mots à l’affiche » et « Le Temps des Avants », les éditions Don Quichotte publient « A voix basse », dernier opus des mémoires de Charles Aznavour, recueil de pensées qui sont là pour mieux faire comprendre qu’à l’intérieur de sa statue de bronze à Gumri bat le cœur de Shahnourh Varinag. Voyage au centre d’un monument vivant.

On n’en finit jamais avec la mémoire, surtout quand elle commence par la volonté d’oublier. Le livre s’ouvre par les premières joies de l’enfance, jaillies du tar, du deff et du kémantcha qui, sous les doigts du père, Misha, marquait la volonté de revivre que d’autres avait décidé d’abolir à jamais. Rue Monsieur Le Prince, au domicile des Aznavourian, le passé n’existait pas, si ce n’est en chanson et en musique, seuls moyens données aux émigrants de la veille pour renouer le fil de la vie là où d’autres avaient voulu le casser. Ce fil, c’était l’art. Paradoxalement pour l’enfant Varinag, ce n’est pas la musique qui fournira les premiers brins, mais le théâtre. Engagé dans une pièce allemande « Emile et les détectives », il apprend à devenir acteur, c'est-à-dire quelqu’un reconnu parce qu’il accepte d’être autre chose que lui-même. Le succès lui a appris que la célébrité commence par l’oubli de soi. Avec le théâtre, s’ouvre le royaume des mots qui font rire et qui font pleurer. Le langage, c’est ce royaume que la France lui a mis gratuitement à portée de sa voix que l’enfant décide de conquérir. Il confie « Je ne me suis rarement endormi sans lire quelque chose », sans savoir qu’il ne dormirait plus sans écrire une ligne. Celui qui lisait est devenu celui qu’on lit. De vouloir conquérir, il s’en défend : « je ne visais pas la réussite mais la survie ». Certes. Mais parvenir à de tels sommets nécessite, avouons-le, une sacrée dose d’ambition. On ne devient pas lion en voulant rester petit chat.

A lire entre les lignes, c’est bien d’une conquête qu’il s’agit, dont il paiera les victoires au prix fort. Conquête de la langue qui, émigration oblige, se refuse à lui, conquête d’une esthétique originale qui fuit à chaque approche, conquête des médias qui récompense ses efforts par le doux sobriquet de « chanteur à bides ». Conquête des professionnels du disque enfin qui apprécient ses chansons qu’à la condition expresse qu’elles soient chantées par d’autres. Dans tout ça un absent : le public. Celui qu’on appelait « L’enroué vers l’or » le découvre à l’occasion d’un accident de voiture. Hospitalisé, il reçoit des centaines de lettres. Il sait désormais qu’il existe pour ceux qu’il ne voit pas. Commence alors la lente ascension vers la gloire, consacrée par un mot de Cocteau, le faiseur des rois de l’époque : « Avant lui, le désespoir était impopulaire. Après lui, il ne l'est plus... » Le petit Shanourh Varinag devient le symbole d’une France, qui faute de pouvoir se raconter par des mots, veut se faire entendre par la bouche d’un autre : « Je n’ai jamais inventé une histoire ou une situation : la vie me les a offertes et je les ai transcrites ». 

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Comme le furent d’autres grands avant lui, Charles Aznavour est devenu la voix d’une époque parce qu’elle comblait le déficit verbal des sentiments d’autrui. Comment y parvenir quand on a que sa vie à soi ? C’est là que commence, parallèlement au récit de sa vie, la leçon du maître aux apprentis génies. Il s’en défend, mais dans le filigrane du propos, on entend la voix du patriarche qui aimerait laisser aux autres l’héritage de son expérience, de cette difficulté à vivre l’obscurité quand on a du talent, des acharnements nécessaires, des amis ou faux amis qu’il faut délaisser ou bannir, de cette famille à recomposer à chaque retour, enfin avec le temps l’obscurité qui revient encore plus difficile à supporter quand on a connu les hourras. Au terme du long chemin de la gloire, l’homme revient aux valeurs initiales de l’enfance, la modestie devant ce qu’on est, la soif d’apprendre ce que l’on ignore, la dette envers les prédécesseurs, et tout ce qui fait que la vie, même des plus célèbres, se réduit souvent à la simple réalité de soi, celle qui se forge aux premiers jours de la vie qui ne vous quitte jamais.

D’ailleurs ce livre de souvenirs qui débute par les premières années se termine en allant au-delà, à la rencontre du non-dit, parce que là résident tous les secrets. « Il m’est souvent arrivé de penser que mon amour pour l’écriture avait à voir avec mes origines et le drame des Arméniens. Car, au fond, comment un peuple qui a subi un génocide peut-il survivre ? Comment un rescapé peut-il continuer à vivre s’il ne veut pas avoir recours à la haine ? Par la création, qui nous fait renaître. » Tout est dit. Mais il reprend « J’ai mal à nos parents, j’ai mal à notre passé. » Suit un long chapitre. Le plus long. On n’en dira pas plus. On ne paraphrase pas les mots qui racontent le vécu intime d’une tragédie universelle.

Si vrai dans sa confidence qu’on entend presque la voix de celui qui récite, le livre se termine pourtant par une modeste contrevérité. « C’est un peu de mon passé que j’enterre dans le fond de ma mémoire, chargeant encore et encore le poids de mes souvenirs. » C’est bien sûr faux car cette mémoire survivra par le livre aussi longtemps que l’on fredonnera les éternelles chansons du Grand Charles. Et ce n’est pas demain qu’on cessera de les entendre. Survivre par la création, nous a appris la voix du patriarche, là est le secret, le sien et le nôtre.

en collaboration avec le magazine "les nouvelles d'arménie"

René Dzagoyan

écrivain, consultant international

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