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La Chronique de René DZAGOYAN

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L'INSOUTENABLE LEGERETE DES MOTS .... à propos de l'ouvrage « Dialogue sur le Tabou Arménien. » signé par Michel Marian et Ahmet Insel

23.10.09.pacainfoeco.com - Au mois d’octobre 2009, les éditions Liana Lévi publieront un ouvrage commun à deux intellectuels, l’un arménien et l’autre turc : « Dialogue sur le Tabou Arménien. » signé par Michel Marian et Ahmet Insel. Rencontre de deux silences à l’ombre de Hrant Dink.

A l’heure où l’Arménie et la Turquie signe un accord, que la Diaspora crie à la trahison et les nationalistes turcs à la félonie, un dialogue turco-arménien était pour le moins périlleux. Car s’il existe en Turquie un tabou sur le mot « génocide », il existe chez les Arméniens un tabou aussi lourd sur le mot « dialogue ». « C’est donc aussi à ce tabou-là, dit le préfacier, celui du dialogue impossible, qu’il nous fallait faire un sort. » Avec le risque qu’à faire un sort à ces deux tabous, chacun de leur camp fasse un sort aux deux intellectuels qui ont voulu les briser. Lui qui fut traité de traître par certains des siens et assassiné par certains autres, Hrant Dink en a fait la triste expérience. D’ailleurs, le livre lui est dédié. Revendication d’héritage. Mais pas de destin, souhaitons-le.

Fait de conversations à deux voix, l’ouvrage révèle d’abord la ressemblance des deux dialoguistes : l’un Normalien, fonctionnaire, maître de conférences, collaborateur de la revue Esprit et l’un des artisans actifs de la reconnaissance du génocide par l’Europe en 1987. Ahmet Insel est professeur à l’université Galatasaray et à Paris I, éditeur du mensuel Birikim et signataire de la demande de pardon. Le même goût pour les bancs de l’école, l’odeur de l’imprimerie et le combat pour les idées. C’est l’Europe des intellos. Chacun avec le coeur à gauche, comme de règle.

De Michel Marian, le dialogue confirme ses engagements passés. La position est ferme, bien calée sur des principes, bien bordée par des faits, dont son interlocuteur, rendons-lui justice, n’enlèvera pas une virgule. Ce dernier sait. Ses amis s’appellent Hrant Dink et Taner Akçam. Sa découverte de « la Grande Catastrophe » est le résultat d’un travail personnel accompagnée par une pensée collective. Des principes, il n’en rejette aucun. Des faits, il les admet tous. Cependant, sur un dialogue de 151 pages, il faut attendre le feuillet 110 pour aborder enfin le mot interdit. Avec son corollaire obligé : « Je ne trouve pas l’utilisation du terme « génocide » approprié, dit Insel. D’abord, le mot génocide est pour moi toujours associé à la Shoah…» Et d’énumérer les différences entre « La grande Catastrophe » et l’éradication des Juifs.

La liste est longue, trop longue pour former une seule et bonne raison. Au bout, on comprend : pour être un génocide, les événements de 1915 doivent être en tous points semblables à l’Holocauste. Sinon, il faut lui trouver un autre nom. Certes. Mais cet argument oublie que ce n’est pas la Shoah qui définit le génocide, mais le contraire. C’est la notion de génocide qui définit la Shoah ; celle-ci n’en est que l’une de ses formes, l’éradication des Arméniens en est une autre. Mettre de côté la notion première d’un génocide, lui enlever sa substance pour la réduire à un seul fait historique, maître-étalon de tous les autres, voilà un tour de passe-passe qui n’est pas d’un intellectuel… mais d’un citoyen et d’un fils pour qui l’idée que la nation de ses pères puisse avoir été le modèle de l’Allemagne nazie, et donc son égale dans l’abjection, est insoutenable. L’insoutenable pesanteur des mots vient de l’insoutenable pesanteur des morts. Pourtant, malgré ce poids, reste la concession : « Dans vingt ans, dans deux ans, dans six mois, un jour j’utiliserai peut-être le terme génocide parce que j’aurais de nouvelles informations. » Nous l’espérons pour lui. Car, ce jour-là, débarrassés de l’insoutenable pesanteur des mots et des morts, les intellectuels turcs connaîtront enfin l’insoutenable légèreté de l’être.

René Dzagoyan

écrivain, consultant international

en collaboration avec le magazine "les nouvelles d'arménie"

http://www.armenews.com/

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