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L'analyse de René DZAGOYAN

auteur de 2 bests sellers : (« Le système Aristote », « Vadim Bronsky: dernière mort avant l'oubli ») chez Flammarion éditeur

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La Question du Génocide des Arméniens ... L’IMPASSE TURQUE

Analyse et révélations


notre photo : l'hémicycle du Sénat, les drapeaux des nations arménienne et turque et de gauche à droite Cengiz AKTAR, Orhan PAMUK et Mehmed Ali BIRAND (voir ci-dessous)

02.02.2012.pacainfoeco.com - Suite au vote du Sénat le 23 janvier 2012, et avant les félicitations aux députés et sénateurs qui ont déposé un recours devant le Conseil Constitutionnel, les autorités turques se sont une fois de plus livrées à une série de menaces économiques, tout comme elles l’avaient fait en janvier 2001 après le vote de la reconnaissance du Génocide par la France, ou en octobre 2006 après celui du négationnisme première version par l’Assemblée Nationale. Comme les faits l’ont prouvé, ces menaces sont restées alors sans effet, pour deux raisons évidentes, la première étant que la Turquie est membre de l’OMC et doit respecter, qu’elle le veuille ou pas, ses obligations de libre-échange, la seconde étant que les entreprises françaises implantées en Turquie sont une source conséquente d’emplois et comportent un fort actionnariat local. Pénaliser ces entreprises revient donc de facto à pénaliser à la fois les classes dites laborieuses, clientèle favorite de l’AKP et les grands investisseurs turcs, ses soutiens financiers les plus fidèles. Aussi y a-t-il fort à parier que ces sus dites menaces auront aussi peu de conséquences que les précédentes.

Ces intimidations verbales, dont l’unique finalité est d’entretenir l’image d’un gouvernement déterminé à préserver l’honneur de la Nation auprès d’un électorat formaté à l’ultranationalisme, ont d’autant plus de difficultés à se traduire dans les faits qu’elles obligeraient la Turquie à rompre ses relations commerciales avec les quelques vingt pays dans le monde qui ont déjà, par la voie parlementaire, reconnus le Génocide de 1915, ou ont pénalisé sa négation, tels la Belgique ou la Suisse. Que l’on sache, les relations turco-belges ou turco-helvétiques se portent à ce jour assez bien et continuent de prospérer.

Ce n’est donc pas par le biais de l’économie que la Turquie parviendra à renverser cette tendance devenue quasi irréversible à la reconnaissance du Génocide par la communauté politique internationale, irréversibilité d’autant mieux perçue par Ankara que des voix pro-arméniennes se font de plus en plus fortes du côté du Congrès américain ou de la Knesset.

La pression économique ayant jusqu’ici largement prouvé son inefficacité, quelles sont les options dont disposent la Turquie pour inverser cette tendance ? Au cours du demi-siècle passé, les autorités successives n’ont utilisé pas moins que quatre stratégies qui ont, tour à tour, prouvé leur impéritie. La première, dans les années 60, fut celle de la négation pure et simple : il y avait eu, dans le passé, des Arméniens vivant en Anatolie mais qui avaient fait le choix de disparaître on ne sait où. Circulez, il n’y a rien à voir. Devant les preuves accablantes de l’absurdité d’une telle position, l’action de l’ASALA et la multiplication des reconnaissances après 1965, Ankara élabora alors une stratégie analogue à celle utilisée aujourd’hui dans sa lutte contre l’irrédentisme kurde : les Arméniens d’hier et d’aujourd’hui étaient des dangereux terroristes qui visaient au démantèlement de la Turquie et leur élimination ne pouvait qu’être un bienfait pour la paix du monde. Cette stratégie, concomitante à l’établissement de la dictature, puis à l’invasion de Chypre, reçut en Occident un accueil plus que mitigé. Après la chute de la dictature, Ankara se replia alors sur une doctrine que l’on pourrait qualifier de renversement : en 1915, ce sont les Arméniens, alliés à la Russie, qui avaient tenté d’exterminer les Turcs, lesquels, fort légitimement, les avaient quelque peu malmenés, mais en douceur, la preuve, il en restait encore. Entre temps, les études historiques sur cette période s’étant multipliées sous l’effet de l’activisme des Arméniens, cette troisième ligne de défense ne tint pas plus le choc que les deux précédentes. Enfin, la tactique actuelle de l’AKP : il y a certes eu des massacres (Ankara admet aujourd’hui 500 000 morts), mais ceux-ci sont essentiellement dus aux inconvénients ordinaires de la déportation, la malnutrition, la maladie et les exactions des Kurdes, mais il y a eu autant de morts turcs du fait de la rébellion arménienne. A chacun ses torts.

Pour soutenir cette thèse, l’AKP a eu la curieuse idée de vouloir financer des chaires d’Histoire ottomane dans des institutions académiques de renom, notamment aux Etats-Unis et en France, à Sciences-Po, par le biais de la BNP. Mais hélas, aux USA, au terme d’une enquête rondement menée, et en France après les révélations de la presse, dont le Canard Enchaîné, cette tentative d’infiltration a fait long feu. Aujourd’hui, cette version, propagée à l’envi par les manuels scolaires turcs, n’a plus d’écho qu’en Turquie même, pendant que le reste de la communauté académique et politique dans le monde n’y voit, non sans raison, qu’un objet de dérision dont les rares soutiens apparaissent souvent comme des commissionnaires à la solde.

....quand des intellectuels turcs réagissent ....

(ci-contre de gauche à droite, le prix Nobel Orhan PAMUK, Cengiz AKTAR, Taner AKSAM et Ragip Zarakolu) . Ces maladroites manipulations de l’Histoire ont d’autant moins de poids que les historiens turcs eux-mêmes, du moins ceux qui ont conservé un reste de sérieux et de courage, les dénoncent dans des ouvrages publiés en langue turque en rétablissant la vérité sur la base d’archives qu’ils sont les rares à pouvoir compulser, car écrite en osmanli, la langue officielle de l’administration ottomane (quand elles ne sont pas détruites.) Faute de pouvoir juguler la diffusion de ces écrits par la publication d’études d’égale crédibilité, l’AKP n’a aujourd’hui d’autres ressources que de menacer leurs auteurs et leurs éditeurs de prison, comme l’historien Taner Akçam ou le prix Nobel Orhan Pamuk (photos ci dessus) , tous deux forcés d’émigrer pour échapper à la geôle, ou de les emprisonner tout à fait comme l’éditeur Ragip Zarakolu.

Impuissance de la propagande officielle à faire passer son message, impossibilité pour les intellectuels sérieux de faire évoluer la doctrine d’Etat, la Turquie "aurait" tenté, ces derniers années, une dernière voie, "l’achat de Parlementaires", comme l’ont montré, en 2008, les révélations de la presse américaine sur les 500 000 USD de financement occulte accordés par la Turquie au président de la Chambre des Représentants, Dennis Hastert, pour empêcher le vote de toute résolution sur le Génocide dans l’enceinte qu’il présidait. Certes, M. Hastert démissionna et l’alerte fut suffisamment audible pour qu’on puisse supposer qu’aucun des Parlementaires français qui ont signé le recours au Conseil Constitutionnel ne l’a fait pour les mêmes motifs. Du moins, on l’espère. Force est de constater que l’immense majorité de nos Parlementaires, qui ont voté la loi en décembre 2011 à l’Assemblée et en janvier 2012 au Sénat, n’ont guère été sensibles aux bakchichs d’Ankara.

Au bout de tant d’échecs, et au pied du mur qui marque l’impasse, quelles sont les lignes de défense disponibles au gouvernement turc ? A vrai dire, les intellectuels du pays ont bien de la peine à les dessiner, comme le prouvent les débats à répétition sur la télévision turque, la seule issue restante étant la reconnaissance pure et simple du Génocide par la Turquie. C’est le triste constat que tirait un mois avant le vote du Sénat, le 21 décembre 2011, dans sa chronique du Turkish Daily News, le célèbre éditorialiste turc de tendance kémaliste Mehmed Ali Birand,(photo ci-dessus) qu’on ne peut guère soupçonner d’un attachement démesuré à la cause arménienne : «  La Turquie, y écrivait-il fort courageusement, a perdu son combat contre le Génocide. Pendant cent ans, elle a d’abord plongé sa tête dans le sable, n’en a pas débattu, et a laissé sa propre société dans l’ignorance. Durant toutes ces années, elle a été incapable de faire croire à la communauté internationale qu’ « il n’y a eu aucun génocide ». Elle n’est pas allée au delà d’une totale négation. Nous avons manqué le train. La conscience internationale a accepté le Génocide et croit les Arméniens.…. Si la Turquie combat avec ses méthodes traditionnelles, qui sont loin d’être convaincantes, comme elle l’a fait dans le passé, elle sera incapable d’arrêter le tsunami. Les réactions extrêmes conduisent notre pays à l’isolement et entraînent des dommages économiques et politiques. Seules des avancées audacieuses peuvent nous sauver de cette accusation. Disperser le vent du génocide passe par le lancement de nouvelles « initiatives » qui surprendront l’opinion internationale. »

Le constat de Mehmed Ali Birand, que nombre d’intellectuels partagent avec lui en Turquie sans s’étendre à la classe politique, dénote néanmoins une certaine évolution des esprits vers ce qui apparaît maintenant là-bas comme inévitable. Mais il démontre aussi, (et ce n’est pas la moindre des leçons) que cette évolution, qui s’est mise en marche après le vote du Sénat, ne peut se poursuivre que sous la pression ou l’impulsion de l’opinion publique étrangère et s’arrêtera dès que celle-ci cessera. En ce sens, la loi de janvier 2012, quelle que soit l’issue des délibérations du Conseil Constitutionnel, jouera et joue déjà en Turquie un rôle majeur dans cette longue introspection de son passé et dans la fin programmée de cette négation qui l’empêche, un siècle après le Génocide, d’être un pays comme un autre.

René Dzagoyan

écrivain, consultant international

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